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Je continue mon périple des nouvelles refusées par Aux confins du monde. J’ai écrit ce texte en 2007 (Dix ans, Quelle Histoire ! ;p) et je ne me rappelle même plus pour quel concours ! Oui, je ne brille pas par la qualité de mes archives…

Avec le recul, je la qualifie plutôt d’histoire courte que de nouvelle. Il manque un petit quelque chose, vous ne trouvez pas ?

Pour plus de confort, vous pouvez télécharger Aux confins du monde au format epub pour pouvoir la lire sur tablette et liseuse.

Aux confins du monde

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La cellule ne contenait qu’une misérable paillasse et un cabinet nauséabond, faiblement éclairés par une lucarne.

Une jeune fille dormait sur le matelas racorni. Elle devait à peine avoir douze ans, plutôt grande pour son âge ; ou peut-être n’était-ce qu’une impression due à sa maigreur extrême, ses joues creusées et ses traits tirés par l’angoisse.

Des marques de coups constellaient sa peau blanche. Il faisait froid, pourtant aucune couverture ne couvrait son corps frêle. Elle n’était vêtue que d’une robe longue qui, à l’origine, était bleue.

La porte de la cellule s’ouvrit avec fracas, tirant la jeune fille hors de son sommeil. Un monstre énorme se tenait dans l’embrasure. A contre-jour, son ombre menaçante s’étendait jusqu’aux pieds de la jeune fille. Il avança d’un pas, faisant cliqueter ses griffes sur le sol.

La jeune fille, terrorisée, se plaqua contre le mur, les larmes dégoulinant sur la main qui l’empêchait de crier.

L’animal leva imperceptiblement la tête, son regard de saphir fixant la prisonnière, puis recula d’un pas. La fille poussa un soupir de soulagement en voyant le monstre s’éloigner et la curiosité supplanta peu à peu sa terreur.

_Je suis venue pour toi, déclara la bête d’une voix grave et profonde.

La gamine sentit son coeur se serrer, pleine d’espoir ; curieusement, elle éprouvait presque de la confiance à l’égard du monstre.

_Viens avec moi, ajouta doucement l’animal.

Étonnée par son propre comportement, elle avança vers la bête et lui caressa le museau en signe d’amitié. L’animal recula de quelques pas et sortit de la cellule, la petite fille à sa suite. Il s’agenouilla et, quelque peu hésitante, elle monta sur son dos.

La prisonnière traversa un long couloir blanc à califourchon sur l’étrange quadrupède, puis entra dans une vaste pièce immaculée où une dizaine de corps inanimés gisaient autour d’une table.

Tandis que sa monture longeait le mur, la petite fille remarqua que les hommes n’avaient aucune marque de blessure et se demanda comment ses geôliers avaient été mis hors d’état de nuire.

L’animal traversa silencieusement plusieurs pièces, contournant et enjambant les personnes inconscientes sur son chemin. Enfin, une dernière porte s’ouvrit et le ciel zinzolin de la nuit s’étendit à nouveau au-dessus de la fugitive.

Contre toute attente, la bête l’entraîna au coeur de la ville et s’approcha de la mairie. C’était un grand bâtiment de trois étages qui faisait la fierté des citoyens de cette ville.

_Quoi que je fasse, tu dois rester silencieuse, chuchota la créature tandis qu’elle rampait dans la pénombre.

Les fugitifs se faufilèrent jusqu’aux flancs de l’hôtel de ville qui, adossé à d’autres bâtiments, formait un cul-de-sac. D’un bond formidable, la créature sauta sur le toit de l’immeuble situé en face de la mairie, manquant de désarçonner sa cavalière. La bête évalua la distance qui la séparait de l’hôtel de ville, prit son élan et bondit au-dessus du vide.

La jeune fille n’eut pas le temps de protester que l’animal se lançait déjà dans les airs, défiant la gravité de toute sa musculature. Terrifiée, elle s’agrippa au cou puissant et pria pour leur survie.

Elle avait bien trop peur pour crier.

Le choc fut brutal. L’animal s’agrippa au vasistas du troisième étage, soufflant comme un boeuf sous l’effort. Il se hissa péniblement, ses pattes avant s’accrochant au rebord de la fenêtre. La petite fille, oubliant sa peur du vide, grimpa par dessus son épaule et entra dans la pièce. Elle aida tant bien que mal l’animal à se faufiler à travers le vasistas.

_ Nous sommes en sécurité, ici. Personne ne viendra nous chercher à cet endroit, la rassura la bête à voix basse.

Exténuée, la jeune fille se coucha sur un tas de vieux fichus et s’endormit aussitôt.

Elle fut réveillée par l’éclat de la lumière du matin. Un court instant, elle se demanda où elle était et quand ses geôliers arriveraient, puis elle se rappela son étrange nuit et le sourire lui vint aux lèvres.

L’enfant s’assit et regarda autour d’elle. L’endroit regorgeait de coffres, de meubles anciens croulant sous les bibelots et de chiffons mangés par les souris ; elle en conclut qu’elle se trouvait dans le grenier de la mairie.

La créature qui l’avait sauvée dormait encore paisiblement, retirée dans un coin de la pièce.

Le quadrupède, dont la peau uniformément verte contrastait avec le plâtre des murs, avoisinait la taille d’un cheval. Sa tête reposait sur ses pattes antérieures, le museau long et large laissant saillir hors de la babine trois dents acérées de chaque côté de la mâchoire. Les yeux étaient grands, de forme rectangulaire ; ils s’ornaient de petites marques noires à l’arrière. Le large front se prolongeait par deux longues cornes recouvertes de peau qui se recourbaient vers le ciel.

Le cou était plutôt court mais semblait puissant. Un pendentif en forme de disque, suspendu par un fin collier doré, brillait sur son poitrail. Les pattes paraissaient longues, il s’en dégageait une impression de souplesse et de force.

La jeune fille fut particulièrement étonnée par l’appendice caudal de la créature : l’arrière-train se divisait en deux segments d’épaisseur et de longueur identiques ; plutôt courts, ils se terminaient par une corne beige légèrement recourbée. Ces deux morceaux de queue étaient réunis une vingtaine de centimètres après leur base par un petit barreau de chair et d’os.

La créature ouvrit les yeux : elle aperçut la jeune fille qui la regardait et la salua poliment avant de s’étirer longuement comme un chat.

_Nous allons rester ici quelques jours, le temps de nous faire oublier.

La fille hocha la tête, attentive. Elle était toujours assise là où elle avait dormi, immobile.

_Je m’appelle Anaïs, osa-t-elle déclarer après un long silence.

La créature sourit.

_Je suis Emmÿ, maître du clan des Li et la plus vieille de ma race, se présenta-t-elle en s’inclinant.

La glace était brisée et les fugitives explorèrent ensemble le grenier. Elles y découvrirent moult livres de comptes et atlas, mais aussi des dizaines de bibelots et d’objets que des générations de maires avaient entassés au cours de leur mandat.

Anaïs trouva un coffre rempli à ras bord de vieux habits de théâtre qu’elle s’amusa à essayer les uns après les autres, jusqu’à choisir une petite robe de paysanne du XVeme siècle pour remplacer la guenille qu’elle portait.

Le soir, elles descendaient discrètement au deuxième étage, cherchant de quoi manger. Les cuisines étaient bien remplies, elles contenaient une quantité non négligeable de nourriture et peu à peu Anaïs reprit des forces.

Lorsque les hématomes ne recouvrirent plus le corps de l’enfant, Emmÿ estima qu’il était temps de quitter les lieux. Les fugitives sortirent de la mairie, se faufilèrent à travers la ville et s’enfoncèrent dans les champs de blé et de colza durant la nuit.

Au bout d’un périple qui parut interminable, Emmÿ fit une halte au milieu d’un bosquet d’arbres bien touffus. Anaïs s’endormit blottie entre les pattes de la créature et ne se réveilla que tard dans l’après-midi, toujours recroquevillée contre son flanc.

_Qu’est-ce qu’on est bien ici, déclara-t-elle en poussant un soupir de satisfaction.

Emmÿ acquiesça, prenant plaisir à rester allongée sous le ciel mauve des jours où il faisait chaud. Anaïs troubla le silence.

_Emmÿ, qu’es-tu exactement ? A quelle espèce appartiens-tu ?

La bête resta longtemps silencieuse puis détourna la tête et se leva pesamment.

_Si je te le dis, tu vas prendre peur et t’enfuir, décréta-t-elle amèrement.

Anaïs protesta vivement, pourquoi serait-elle effrayée ? Emmÿ l’avait sauvée, libérée de ses bourreaux, c’était sa compagne de route ! L’animal se laissa convaincre.

_Je suis un abujoy.

Le visage de la gamine se décomposa et blanchit en moins d’une seconde.

_Un abu… Un abujoy ? bégaya-t-elle. La monture des démons ?

Emmÿ avança d’un pas vers elle et Anaïs sursauta comme si elle l’avait frappée.

_Ne t’approche pas de moi ! hurla la fille d’une voix suraiguë.

_Mais… Tu disais que tu avais confiance. Tu m’as promis que tu n’aurais pas peur.

_« Et les Démons s’abattirent sur la terre, tuant et humiliant tout ce qui était à leur portée. Ils asservissaient le monde sur le dos de leurs abujoys, des êtres doués d’une vie éternelle et d’une méchanceté diabolique. Ils se nourrissaient de chair humaine et foudroyaient quiconque se dressait sur leur chemin. »

Anaïs récitait ce qu’on lui avait appris depuis sa plus tendre enfance. L’abujoy se rapprocha d’elle, mais la fille prit peur. Terrifiée, elle se sauva dans les sous-bois, et courut à perdre haleine jusqu’à arriver en vue d’une petite bourgade éloignée du centre administratif. Elle frappa à la première porte qu’elle aperçut.

_Je vous en prie ! Aidez-moi ! Elle pourrait me tuer ! Elle… hurla-t-elle dès qu’on lui ouvrit.

Elle ne termina pas sa phrase, trop apeurée pour continuer. La femme qui lui avait ouvert, la trentaine, bien en chair, fut attendrie par cette petite fille qu’elle ne connaissait pas, elle l’invita à entrer dans la maison, puis l’installa près d’un poêle à bois tout en se demandant ce qui pouvait bien la terrifier ainsi.

Pour la calmer, la villageoise lui tendit une tasse de tisane bien chaude. Emmitouflée dans une couverture, la gamine s’endormit la tête appuyée contre l’accoudoir de sa chaise.

Elle fut réveillée en sursaut par quatre coups brefs tapés à la porte.

La femme qui l’avait accueillie jeta un œil aux carreaux.

_C’est Monsieur le Maire, son escorte et quelques notables de la ville, dit-elle.

Se faisant, elle les fit entrer respectueusement et Anaïs se précipita vers eux, toujours enveloppée dans sa couverture.

_Qui y a-t-il, ma petite ? demanda le maire paternellement, sa petite moustache poivre et sel cadençant ses paroles.

Anaïs fut un peu intimidée par le vieil homme qui se penchait sur elle, mais ce qu’elle avait à lui dire était beaucoup trop grave pour se taire.

_J’ai vu, dans la forêt, un monstre vert, cornu, avec une double queue.

Le maire recula brusquement d’un pas et se tourna vers son voisin, le prêtre du village qui fixait Anaïs d’un œil inquisiteur. Avec un air de conspirateur, il chuchota quelque chose à l’oreille du maître de la commune.

Celui-ci parut encore plus surpris et effrayé.

_Gardes ! Emparez-vous d’elle !

Et avant qu’Anaïs ne puisse faire quoi que ce soit, deux hommes la saisirent et la soulevèrent sans effort. Elle hurlait désespérément, ne comprenant pas ce qui se passait, pleurant et criant à tue-tête ; on l’enferma dans un cagibi.

_Mais, ce n’est qu’une enfant ! protesta la villageoise qui l’avait accueillie.

_Oui Agnès. Mais la preuve est faite qu’Ils apparaissent de plus en plus chez les enfants.

_ « Ils » ? Vous voulez dire… les Démons ? souffla la femme qui n’osait y croire.

_Oui, répondit gravement le maire.

_Mais, ne vous seriez-vous pas trompé ? Elle est si mignonne.

_Ne vous laissez pas charmer ! prévint une voix solennelle. Vous ne le savez probablement pas, mais c’est une fille très dangereuse, elle a réussi à s’enfuir du Centre de la Dernière Chance ! Ce n’était encore jamais arrivé !

_ D’autant plus qu’elle nous a décrit trait pour trait un abujoy. La tête cornue, la couleur de la peau et … la queue meurtrière, continua le maire. C’est sûr, elle en a déjà rencontré un.

La femme qui avait accueilli Anaïs poussa un cri angoissé.

_Elle doit être un démon très puissant.

_Hélas, oui, répondit le prêtre. Nous le savions déjà car, comme vous ne l’ignorez pas, de nombreux tests sont menés tout au long de la scolarité de l’enfant, à son insu bien sûr. Elle les a tous réussis haut la main, ce qui est une preuve de démonisme élevé…comme tous les enfants à risque, nous l’avons faite étroitement surveiller, lui dispensant des cours spéciaux, la maintenant dans l’ignorance, mais rien n’y faisait. Elle continuait à évoluer vers sa perte… Alors, le conseil de son village a autorisé son entrée dans le Centre de la Dernière Chance.

L’assemblée frissonna.

_ « Si tout tes efforts sont vains, alors tu devras te faire plus animal qu’homme afin de chasser le mal » récita la femme.

_Oui. Le Centre de la Dernière Chance a tenté de briser le démon qu’il y avait en elle par la force, mais il a échoué, s’attrista le prêtre.

_Elle est habitée par un démon supérieur, car malgré tous les efforts du clergé, il n’a pas été possible de l’extraire de son cœur, déclara le maire, peiné.

Un silence pesant envahit la salle. Anaïs, enfermée dans le cagibi minuscule, pleurait, pleurait à n’en plus finir. Un démon l’habitait. Un démon ! Elle avait toujours cru qu’ils avaient des ailes noires et une queue fourchue, mais c’était faux ! Tout était faux !

Ses certitudes s’effondraient. Tout le monde lui avait menti ! Un démon l’habitait ! Un démon ! Qu’allait-elle bien pouvoir faire ?

On frappa à la porte. Une escorte arrivait pour l’emmener.

Un garde ouvrit le cagibi, la remit sur ses pieds et la traîna dehors. Tout le monde la regardait avec un air à mi-chemin entre la peur et la pitié.

L’escorte quitta le village. Elle était composée d’une dizaine d’hommes environ, tous armés jusqu’aux dents, sauf un prêtre en tête de file.

La nuit était d’un noir d’encre. L’homme d’église marchait prudemment, tenant devant lui une lanterne. Soudain, une forme sombre se jeta sur l’éclaireur, projetant la lumière sur le sol et plongeant la cohorte affolée dans l’obscurité.

_Anaïs, baisse-toi ! retentit impérieusement la voix d’Emmÿ.

Instinctivement, la fille obéit. Une lueur bleutée apparut à l’ouest. Les gardes se retournèrent, aperçurent un abujoy couché sur le ventre, puis furent frappés de plein fouet par un éclair bleu. Tour à tour, ils tombèrent, inanimés.

Emmÿ se précipita vers Anaïs, toujours recroquevillée à terre, tremblante. L’abujoy la poussa doucement du museau, presque tendrement.

Un cri inhumain retentit et un prêtre furieux s’élança sur la petite fille. Il avait les yeux d’un fou, et sa main serrait férocement un petit poignard qu’il brandissait dans le noir.

Emmÿ se jeta en avant pour protéger Anaïs. Le poignard siffla dans l’air et s’abattit entre les côtes de l’abujoy qui hurla de douleur. Le prêtre retira son arme mais n’eut pas le temps d’attaquer à nouveau : alors qu’il avançait son bras pour frapper, Emmÿ s’en saisit et lui broya les os avec un rugissement de colère.

Prompt comme l’éclair, l’abujoy lâcha le membre ensanglanté et envoya voltiger le religieux par dessus son épaule d’un ample coup de patte. Un bruit de chute étouffé retentit, puis le silence revint.

Anaïs était assise entre les pattes d’Emmÿ et jouait avec trois brins d’herbes. La jeune fille restait imperturbable malgré des appels répétés, et Emmÿ craignit pour sa santé mentale.

A force de coups de museau et de pattes, elle réagit enfin.

_Laisse-moi. Ils vont bientôt venir me chercher.

L’abujoy la regarda, interloquée. Elle continuait à jouer comme si de rien n’était.

_Pardon ?

_J’ai dit : laisse moi ! hurla Anaïs. A cause de toi, on m’a frappée, on m’a martyrisée ! Tu as réveillé mon démon, je ne veux pas rester avec toi !

_Tais-toi ! Tu ne dis que des bêtises. Des idioties dont on t’a bourré le crâne depuis toute petite. Que crois-tu qu’ils vont te faire ?

_Ils vont extirper le démon qui est en moi ! Ils vont le faire disparaître. Et je pourrais revoir papa et maman !

_ Tu te trompes ! Ils vont te tuer, voilà ce qu’ils feront.

_ Non c’est faux, hurla Anaïs. Tu mens !

Elle sanglotait bruyamment. Emmÿ l’appela et la petite fille leva les yeux vers elle.

_ Sais-tu ce qu’est ton démon ? Connais-tu son nom ? interrogea calmement l’abujoy.

_ Je ne suis pas sûre de vouloir le savoir.

_ Je te le dirai quand même. Anaïs, ton démon n’est pas dans ton coeur, il est dans ta tête. Ton « démon » s’appelle Intelligence ou Curiosité. Voilà ce que tes professeurs ont essayé de t’arracher en te bourrant le crâne de superstitions et de religion. Voilà ce que tes geôliers ont tenté de t’extirper en te torturant jusqu’à la folie. Ton intelligence, ta curiosité, ton envie d’en apprendre plus sur les choses qui t’entourent.

Emmÿ s’accroupit face à la jeune fille et la regarda droit dans les yeux.

_ Anaïs, il fut un temps où l’on t’aurait appelée « surdouée » et offert un enseignement adapté, mais tu es née sur cette planète où les hommes ont décidé de ne plus réfléchir et sont terrifiés par leur propre capacité cognitive.

Anaïs renifla bruyamment.

_ Je t’en prie, crois-moi. Je n’ai pas pris tous ces risques pour te voir mourir de ton plein gré.

Après un long silence, Anaïs se releva et sourit à Emmÿ, prête à la suivre dans le noir de la nuit.

Les deux amies marchèrent de longues heures, malgré le pas boitillant de l’abujoy blessé. Pour s’occuper, Emmÿ racontait à la petite fille mille et une histoires de l’ancien temps, d’avant la Révolution Acognitive.

Les fugitives arrivèrent enfin au but de leur périple, à l’orée d’une forêt. Devant elles, il y avait une dizaine de mètres d’herbe rase. La courte végétation jaunie s’arrêtait brusquement, coupée par un mur opaque de couleur violette. Il semblait s’étendre indéfiniment sur la terre séchée. Une grande maison, d’aspect anodin avec son toit de chaume, s’appuyait sur l’étrange matière à quelques mètres de là.

Intriguée, Anaïs s’approcha prudemment de cet étrange phénomène.

_Qu’est-ce que c’est ? interrogea-t-elle.

Elle regarda fixement la barrière violette aux reflets changeants puis tendit le bras, hésitante. Voyant qu’Emmÿ n’émettait aucune objection, elle osa toucher la barrière. Un faible courant lui picota intégralement le corps lorsqu’elle effleura la matière violette.

Le matériau n’était ni dur, ni mou. Il semblait juste repousser sa main avec une force égale à celle qu’elle exerçait sur la paroi. Elle parcourut des yeux la barrière : elle s’étendait sans fin à droite, à gauche et en haut.

Et soudain, la réponse lui sauta aux yeux.

_Le… Le ciel… Cette barrière, c’est le ciel… Nous sommes aux confins du monde !

Elle jeta un regard accusateur à Emmÿ.

_Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu m’emmenais jusqu’ici ?

_Probablement parce que j’avais peur que tu ne t’enfuies en courant, hurlant que je suis un suppôt de Satan, répondit l’intéressée d’un air désinvolte.

Anaïs ne releva pas la remarque, s’abandonnant à la contemplation de l’étrange barrière opaque. L’abujoy reprit :

_Anaïs, que t’a-t-on dit à propos du ciel et de la terre ?

_ « Aux confins du monde, vous trouverez le ciel. Gardez-vous de le traverser car derrière son voile protecteur, se cache le monde des démons, vide, noir et vicié » récita la jeune fille.

_C’est exactement ça. Derrière ce dôme, il y a mon monde, Anaïs. Et c’est là que j’aimerais t’emmener.

La jeune fille lui jeta un regard où se mêlaient peur et curiosité.

_ Mais les prêtres nous ont dit qu’il n’y avait rien de bon par-delà le ciel. L’air y est acide, le ciel pleure des larmes de sang et des animaux énormes y font régner leur loi.

_Et on t’a menti, encore une fois, rétorqua calmement Emmÿ. Écoute-moi, Anaïs. Je t’offre mon monde. Je te propose de quitter ton morceau minuscule de terre, et de voir ce qui se cache derrière ce champ de force. Toutefois, si tu acceptes de venir avec moi, tu ne pourras jamais revenir ici.

Anaïs s’accorda un bref instant de réflexion. On avait rempli son cerveau de balivernes, on l’avait torturée, on avait voulu la tuer… même ses parents n’avaient pas hésité à la livrer au Centre de la Dernière Chance : son monde ne pouvait plus rien lui apporter. Elle décida de suivre l’abujoy pour percer tous ses mystères.

Emmÿ sourit, heureuse, et l’entraîna vers la maison qui s’appuyait sur la barrière.

_Voici une usine de renouvellement de l’air. Vous pompez directement notre atmosphère dans des milliers de petites usines comme celles-ci. Sans ce bâtiment, vous étoufferiez tous.

L’abujoy s’avança vers la porte qui s’ouvrit automatiquement avec un petit claquement sec. Aux côtés d’Emmÿ, l’enfant entra dans une pièce emplie de bruyantes machines. Avec appréhension, Anaïs suivit son guide entre les pistons et les bras mécaniques qui grinçaient froidement.

Emmÿ ouvrit un sas, et elles se faufilèrent dans un énorme tuyau où soufflait un vent puissant. Les fugitives suivirent le conduit pendant de longs mètres et la force du vent diminua peu à peu, jusqu’à n’être plus qu’une petite brise agréable.

_Comment marchent ces machines ? Il n’y a personne pour s’en occuper ?

_Non, tout est entièrement automatisé : les pompes de renouvellement de l’air, le champ de force, l’électricité. Cela marche grâce à la géothermie : les humains peuvent rester des siècles enfermés dans ce dôme sans se soucier de quoi que ce soit.

Enfin, Anaïs aperçut le bout du tunnel. D’abord, la jeune fille ne vit qu’une gigantesque prairie d’herbes folles. Des milliers de petites fleurs blanches parsemaient l’étendue végétale et emplissaient l’air d’un parfum capiteux. Des arbres aux troncs clairs bordaient la plaine herbeuse. Brûlée par la curiosité, elle accéléra le pas, ne prêtant pas attention à la plante grimpante qui s’enhardissait dans le tunnel.

Alors qu’elle appréciait les mille détails de l’extérieur, Anaïs fut frappée par la clarté de la nuit.

Elle leva les yeux et découvrit le firmament étoilé. Le ciel lui offrait toute la splendeur d’une nuit sans nuage. Les étoiles scintillaient sur leur drap noir, saluant Anaïs de milliers de clins d’oeil. La jeune fille s’amusa à les compter, mais bien sûr, il y en avait trop.

Deux lunes brillaient de mille éclats ; leurs faces rondes éblouissantes apportaient la clarté à la nuit. La plus grosse était constellée de cratères, martelée pendant des milliers d’années par une pluie solide incessante, tandis que la seconde était dorée comme à l’or fin.

Emmÿ tira Anaïs de sa contemplation. Celle-ci, alors qu’elle se retournait, prête à suivre l’abujoy, aperçut son monde : un dôme violet aux reflets irisés, coincé entre quatre pics montagneux.

Un monde privé des beautés de la planète.

Un monde privé de sa curiosité.

Un monde voué à disparaître.

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