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So Phare Away

Nouveau partage d’un extrait d’une œuvre qui m’a beaucoup plu récemment.

Il s’agit d’un passage de So phare away d’Alain Damasio. Une nouvelle, extraite du recueil Aucun souvenir assez solide,  qui intrigue, dans un monde où les phares, multiples et nombreux, servent à diffuser l’information.

La nouvelle

So phare away décrit un monde où les phares servent de support d’informations, tandis qu’à leurs pieds une ville s’étend, dans un espèce de fourmillement de routes et d’un flux continu de voitures. Une mer d’asphalte — la nappe — envahit de temps en temps la ville, elle a le pouvoir de créer de nouveaux immeubles, routes, etc.

Les habitants des phares communiquent par différents faisceaux de lumière, et il y a une espèce de brouhaha lumineux ambiant entourant la ville. L’histoire suit un couple de phartistes essayant de communiquer dans une ville où les obstacles à la communication lumineuse sont de plus en plus nombreux.

L’extrait suivant est le témoignage d’un possesseur de phare « indépendant » par rapport aux grandes firmes de diffusion.

Le passage

Pendant longtemps, les phartistes furent une élite. Peu les comprenaient, peu les écoutaient. La Gouvernance comprit toutefois vite le parti fantastique qu’elle pourrait tirer d’une diffusion par la lumière. Elle fit bâtir les phares commerciaux, offrit des licences aux publicibleurs et créa Pharynx et Ophare, les diffuseurs ignobles. En contrepartie, elle proposa une démocratisation. Manière subtile, aussi, de diluer l’influence des pionniers sur la nappe. Ils avaient inventé les codes, les langages, les relais, la structure même de la nappe, ils se retrouvèrent isolés et noyés dans une luminescence « populaire » secrètement récupérée et reformatée par les diffuseurs. La nappe des débuts était anarchique, dénuée de tout centre, plus rhizomatique qu’arborescente, elle permettait à tous les acteurs de se parler directement. La démocratiser pour l’ouvrir à tout phare paraissait noble. Qui serait opposé à cette liberté-là ? Qui aurait pu prévoir qu’en se saturant, au fur et à mesure, la nappe deviendrait un chaos non plus créatif, mais nivelant ? Et qu’émettant sans cesse davantage à partir de davantage de lanternes et plus intensément, la nappe allait appeler mécaniquement, de l’intérieur, une sorte de concentration des messages et de l’attention, sur quelques nœuds, afin de rendre à nouveau lisibles et appropriables les contenus ? Et qu’au bout du processus c’est donc la Gouvernance qui, sous couvert de démocratie d’expression, réimpose sa grille d’émission et d’écoute, non plus sur une nappe, mais sur un brouillard commode de lux dont on lui sait gré de filtrer pour nous, fatigués de la rétine, la lumière visible…

Alain Damasio, So phare away dans Aucun souvenir assez solide, 2012, Folio, Folio SF

Le partage

Ce passage est pour moi une allégorie d’Internet, codés par un groupe de hippies dans les années 1970, où tous les protocoles étaient libres d’utilisation.

Ça me rappelle mes premiers pas sur le web, avec un Google qui ne collectaient pas toutes mes données, et bien sûr, la naissance de Wikipédia, phare d’une connaissance gratuite.

Ça m’évoque à présent la place prédominante qu’ont pris les grands groupes comme Google et Facebook, qui organisent les flux, choisissent d’afficher tel ou tel contenu, nous enferment dans la même petite bulle.

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