Voici une nouvelle écrite dans le cadre du 70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme mené par le site Short-Edition en partenariat avec la SNCF. Le texte était limité à 8000 caractères avec un thème imposé « Exister ».

Vivez le quotidien d’un SDF qui n’a qu’une seule compagne de misère : Jeanne. Que faire lorsqu’une mauvaise blessure aggrave son quotidien ?

Je vous laisse à votre rencontre avec Jeanne n’ira pas à l’hôpital. Pour plus de confort, vous pouvez télécharger Jeanne n’ira pas à l’hôpital au format epub pour pouvoir la lire sur tablette et liseuse.

Personnes sans domicile à Paris.
Personnes sans domicile à Paris.

Jeanne n’ira pas à l’hôpital

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Air sec et glacé de l’hiver. Maigre abri du porche. Mes os sont gelés jusqu’à la moelle, mes lèvres congelées, ma peau solidifiée contre le sol. J’émerge. Quinte de toux qui fait ballotter le vomi sur ma poitrine. Le soleil est levé. J’ignore depuis combien de temps. Jeanne est avec moi, comme toujours. On est comme les piafs qui ne se séparent jamais. En couple pour la vie de misère. Je me redresse et plie ma patte folle en la saisissant des deux mains. Ma jambe est gonflée et raide comme un gros saucisson.
C’est la cata, Jeanne. C’est la cata !
Je reconnais rien autour de moi sauf la bouteille plastique du 10,5° d’hier soir.
Fichu bonhomme !
Fichu Pierrot !
On se hisse sur nos guibolles et avance.
Devant la boulangerie. Le bol est devant nous. Jeanne est assise à ma droite. Elle lève la tête vers les passants. Elle va se faire mal au cou. Je la ramène près de moi. Il y a trois pièces dans le bol. Pas de quoi s’offrir un repas chaud ou ma bibine. J’ai le cul figé par le froid. Je bouge un peu les jambes.
Les gens fusent devant moi dans un halo flou de vitesse. A peine le temps de dire bonjour, qu’ils me fuient.
Parfois, y en a un ou deux qui baissent les yeux et font « non » discrètement de la tête, comme s’il fallait pas que les autres les voient nous parler. Parfois, le doigt pointé vers le bas, une vieille dame prévient sa mauvaise graine qu’elle finira comme nous.
Y a un petit attroupement à la porte de la boulangerie. Y en a qui parlent des élections, de l’arbre du voisin qui empiète dans le jardin, de la télé qui marche pas ; des problèmes de logés qui me regardent de haut, quand ils me regardent.
J’ai envie de pinard. Un petit coup pour oublier la morsure du froid et de ma jambe. Il fait nuit soudainement. On s’est peut-être endormi sans faire attention.
« Bonjour Mdame, une ptite pièce pour… ». Dérobade. Ou alors, elle m’a pas entendu. Pas senti. Rien. À croire qu’il n’existe plus que Jeanne et moi, assis sur un trottoir parcouru par des fantômes en forme de personnes pressées.
Je doute d’être au même endroit qu’eux.
Sous le porche. C’est pas le meilleur endroit pour dormir. Je préférais le parvis de la banque que je partageais avec Pierrot.
Mais bon…
Pierrot boit trop.
Et quand il boit trop, il défonce son chien.
Et ça je peux pas.
Je peux pas être avec un gars qui frappe les bêtes.
Faut se méfier d’eux.
Du coup, je crèche sous un porche avec une grosse poubelle d’un côté. Au moins je suis à l’abri du vent et de la pluie. Jeanne s’est déjà trouvée un petit nid de cartons tout confort. Je m’assoie près d’elle. C’est mieux que rien. En plus, y a un punk à chiens qui m’a refilé sa bière. Je la lève devant moi.
Santé !
Et cul-sec, ça porte bonheur !
Je me cale contre la poubelle. La bière est une étincelle de réconfort. Elle s’éteint très vite.
Ma jambe me fait un mal de chien. J’ai le genou épais comme un chou-fleur. Je soulève un peu mon futal. L’odeur est insoutenable. Jeanne gémit à côté de moi. Je lui cache la plaie en tirant sur le vêtement.
La coupure de Pierrot s’est ouverte ; on n’aurait pas dû se battre. Elle est jaunâtre et sèche à l’intérieur, comme un os qui pousse, et autour, c’est rouge, humide, gonflé et puant.
J’ai envie d’une deuxième bière. Ça ferait moins mal avec que sans. J’essaie de me lever. Je tente deux fois avant de me dire qu’un peu de repos ce serait bien. Heureusement que Jeanne est là pour le premier tour de garde.
Faudrait pas qu’on nous vole nos affaires.
Elle me réveille au cours de la nuit. Quelqu’un approche. Je le surveille d’un œil, en faisant semblant de dormir. Il est tout seul. Non : ils sont deux. Ils viennent droit sur moi. Bon Dieu ! Ça sent pas bon cette histoire. Ils viennent casser du SDF. J’échange un regard avec Jeanne. Elle est prête à s’enfuir, mais je pourrai pas la suivre avec ma patte folle. Ils s’approchent.
Ils s’accroupissent. Je reconnais leur polaire colorée. Je souffle. C’est une maraude du samu social. Ils sont polis. Ils prennent de nos nouvelles. Au moins, il savent qu’on existe. Ils veulent encore nous amener au foyer sous prétexte qu’il fait froid.
Sont gentils mais je refuse.
Je rentrerai plus là-dedans. Y a pas que des défonceurs de chiens qui dorment dans les dortoirs. J’ai qu’une paire de fesses et j’aimerais pouvoir la garder entière.
Un mauvais vent s’engouffre dans mon porche. Décidément, ce n’est pas ma journée. Je veille Jeanne. C’est à son tour de dormir. Elle pose sa tête sur ma jambe. La douleur explose comme mille animaux grouillant sous ma peau.
C’est comme un coup de fouet et je me lève. J’ai les larmes aux yeux. Les insectes continuent de dévorer ma jambe. Puis ça se calme. Jeanne se déplace autour de moi en essayant d’y comprendre quelque chose.
Je lui dis que ça va, mais dans ma tête je sais qu’il faut que j’aille à l’hôpital.
Et Jeanne, elle voudra pas y aller.
Je claudique dans les rues. Je demande de l’aide. Des passants furtifs se sauvent autour de moi sans m’écouter. Ils décampent en faisant un pas de côté. Ils froncent le nez, détournent le regard, indifférents à mes appels.
Le ciel devient moins noir. Une lueur rosée pointe à l’Est. Les autres m’entourent sans me voir, comme un meuble au milieu de la rue.
Je ne suis pas transparent, si ? La douleur ne l’est pas, elle, et je traîne ma jambe derrière moi comme un emplâtre de ciment.
J’ai des papillons dans les yeux et une curieuse musique dans les oreilles. Le mur est une béquille. Je m’arrête pour souffler. Les gens défilent sur le trottoir comme les militaires au 14 juillet. Cadence constante, que Jeanne et moi observons en électron libre.
Ça tourne.
Je suis plus mal qu’après une cuite.
Faut que j’aille à l’hôpital.
Jeanne ne voudra jamais m’accompagner. Je l’embrasse. Elle a les yeux humides, Elle est partagée entre m’obéir ou me suivre. Jeanne n’ira pas à l’hôpital. Je reste encore un peu avec elle. J’attends qu’elle s’endorme. Puis je me traîne dans la rue.
Le plomb recouvre toute ma jambe, jusqu’à ma hanche. Je frissonne et titube.
*
La porte s’ouvre sur Jeanne. Réveil en sursaut. Elle est seule. Elle se tourne vers l’extérieur, à la recherche de son compagnon. Une main surgit vers son visage. Elle ferme les yeux.
Caresse derrière les oreilles.
« Qu’est-ce que tu fais là mon gros toutou ? T’es perdu ? Où est ton maître ? »
Tour du quartier rapide de cet humain. Travailleurs pressés rejoignant leur travail. Tas de cartons où gît un clodo. Voitures en bouchon bien serré. Parc d’enfants encore désert.
« Je vais pas te laisser dehors dans le froid. Viens ! »
Porte qui s’ouvre vers un accueillant foyer.

Licence

Jeanne n’ira pas à l’hôpital, comme toutes les nouvelles publiées sur ce site, est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas de Modification 3.0.

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