Pour passer un peu de temps sur la plage entre deux séances de bronzette, ou pour oublier que vous êtes la seule personne à encore travailler au mois d’août, voici L’Invasion, une nouvelle écrite en 2017. L’idée de départ est inspirée de la panne de courant géante qu’a subi New York en 2003. L’Invasion a gagné la troisième place du concours La Plume de la Presqu’île, 3ème édition.

Tom, habitant du Queens, rentre chez lui après une séance de travail de nuit. Quand soudain, tout s’éteint : lampadaire, métro, climatiseurs, télévisions…
Et si ce n’était pas une simple panne de courant ?

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L’Invasion

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Un heure trente du matin. Tom descendait Roosevelt Avenue en tenant fermement son petit sac de courses. Plus aucun métro ne dévalait le viaduc aérien. Avec la fermeture progressive des magasins, un semblant de silence s’installait sur le Queens, et il ne restait que quelques voitures à traverser tous phares allumés.

Tom pouffa. L’odeur moite et chaude de la ville remontait du trottoir craquelé. Pas un souffle de vent pour amener un peu d’air. Vivement le retour à la maison, où le climatiseur acheté à crédit apporterait la fraîcheur nécessaire à une vie confortable.

La nuit teintait le Queens de lumière électrique. Les halogènes des lampadaires, bien chauds à cette heure, créaient des ombres nettes de la structure métallique au-dessus de la route. Les néons des enseignes affichaient leurs messages publicitaires criards.

Quelques travailleurs de nuit terminaient leurs courses ou allaient chercher leurs pizzas dans le boui-boui au coin de la rue, parce que c’était moins cher que de se les faire livrer.

Tom avait rempli des boîtes à l’usine. Il glissait un quelconque gadget dans un carton, en rabattait les bords, les scotchait et les rangeait pour le service expédition. Rien de compliqué. Rien de fatiguant physiquement. Et les patrons n’étaient jamais sur son dos à cette heure. Juste l’usure habituelle du travail à la chaîne. Quatre heures d’ennui et de gestes mécaniques pour deux heures de bus. Ça payait une partie des factures, lui permettait de travailler le matin à décharger de la marchandise pour El Popo Market à côté de chez lui et de mettre un peu d’argent de côté pour les futures études du fiston.

Tom se languissait de rejoindre son canapé.

Alors qu’il bifurquait sur la rue perpendiculaire, il observa un instant des jeunes placarder des affiches pour le parti démocrate à côté de leur camionnette grande ouverte.

Il ne put s’empêcher de secouer la tête d’un air de dépit. Ce serait plus efficace si elles étaient traduites en Espagnol ! Et de toute manière, la moitié des citoyens du Queens était privée du droit de vote, le moindre délit passible d’une peine de prison les privant de droit civique.

Tom faisait partie des privilégiés qui pouvaient voter. Mais entre pouvoir et vouloir, il y avait un monde d’amertume. Les politiciens étaient tous des menteurs. La corruption ? Les délits d’initiés ? Ça ne les empêchait pas d’être élus et réélus. Issus du même moule, ils vivaient dans leur petit cercle bien établi, bien à l’abri, et ne descendaient voir le petit peuple que pour affirmer qu’ils étaient honnêtes, courageux, exemplaires.

Ils étaient tous de mèches, tous pourris, tous responsables. De la crise, de la guerre, des banques, de tout. De tout.

Même des pires catastrophes du pays.

Dès le premier jour où les tours s’étaient effondrées, il avait su intuitivement qu’un grand chef d’orchestre avait fomenté l’attaque, et que ça ne pouvait pas être un vieux barbu dans une tente au fond du désert afghan.

Deux tours de 110 étages ne s’effondraient pas sur elles-mêmes après un petit impact d’avion. Surtout si elles avaient été calculées pour y résister. Il y avait quelque chose de pas clair dans l’effondrement, il ne comprenait pas comment les gens n’arrivaient pas à reconnaître qu’elles avaient été dynamitées pour tomber comme ça. C’était pourtant l’évidence !

Et à qui profitait le crime ?

Sur Internet, les enquêteurs parlaient de la dynastie des Bush, du Mossad, de la CIA, des Juifs et des Sages de Sion. Y avait aussi des théories plus farfelues à base de reptiliens et de rayon bleu. Pour Tom, seule la CIA avait les compétences nécessaires pour mener à bien un tel pprojet.

Entre l’Opération Ajax, les chatons acoustiques, la mise en place de dictatures en Amérique du Sud ou l’assassinat de Kennedy, la CIA possédait un background de manipulations internationalement reconnues. Et puis, n’était-ce pas leurs propres dossiers qu’ils avaient réussi à faire disparaître dans la mystérieuse destruction de la tour WTC7 et dans l’attaque du Pentagone ?

Qu’il ne compte pas sur moi pour élire un nouveau pantin, pensa Tom en longeant les affiches où la blonde lui souriait pour être « Stronger Together ».

Démocrates, Républicains, tous pareils.

Pourris de l’intérieur par la CIA.

Tom préférait retrouver son canapé. Au moins, il était sûr de ne pas être déçu.

Soudain, toutes les lumières s’éteignirent. Il crut à une baisse de tension passagère et resta immobile dans la nuit en attendant la reprise du courant.

Le noir n’était troublé que par l’incandescence des réverbères encore chauds. Les immeubles de briques l’encadraient comme de ténébreuses falaises. Les phares des véhicules striaient ponctuellement la route.

Le brouhaha électronique et le sifflement des compresseurs de clim ne couvraient plus la vie de la ville. Par les fenêtres ouvertes des immeubles, Tom entendit des cris de surprise, les remontrances contre la télévision soudain éteinte et un enfant qui pleurait sa veilleuse.

Voilà quelques années qu’une coupure aussi longue n’était pas arrivée, pensa Tom en cherchant son téléphone au fond de ses poches. Il ferait mieux de produire un peu de lumière pour prévenir les mauvaises rencontres sur le chemin du retour.

Il posa son sac plastique pour retrouver son portable. Bien sûr, la loi de Murphy voulut qu’il le retrouvât dans la dernière poche fouillée. Il bidouilla l’écran de longues minutes pour activer l’application « lampe torche ».

Ma soirée tranquille sur le canapé est décidément bien mal engagée, se dit-il en récupérant au sol son sac de courses.

C’est en se redressant qu’il les aperçut enfin.

Une armée de vaisseaux survolait New York. L’essaim criblait le ciel des lumières de leurs moteurs. Il avançait en ordre dispersé dans l’espace, laissant une traînée plus claire de gaz de combustion dans son sillage. Les cohortes descendaient clairement vers le Sud-Ouest, vers Washington.

Tom eut le souffle coupé par cette vision. Son dos buta sur un mur d’immeuble, l’empêchant de tomber. Son cœur battait si fort qu’il avait l’impression que c’était son seul organe en vie.

L’urgence de la situation lui apparut clairement. Jamais le gouvernement n’aurait la puissance de feu nécessaire pour affronter ces envahisseurs du ciel. Tom devait fuir et mettre à l’abri son fils avant qu’il ne soit trop tard.

Il courut jusqu’à l’appartement. Il n’avait jamais été un grand sportif, mais la peur fouettait ses muscles et galvanisait ses pensées. Alors qu’il montait les marches quatre à quatre à la lueur des spots d’issues de secours, il imaginait un scénario d’invasion.

Nul doute qu’ils attaqueraient les villes en premier. Washington. New York. Los Angeles.

Son fils et lui étaient donc les seconds sur la liste.

Il entra chez lui avec fracas ; la poignée de porte défonça la cloison sous le choc de l’ouverture.

_ Prends tes affaires, brailla-t-il dans le salon. Junior ?! T’as entendu ?! On se casse en vitesse !!!

Ses yeux s’accoutumaient à la pénombre du trois pièces. Il distinguait le désordre coutumier autour du canapé. Les cadres créaient un motif de damier sombre sur le mur clair.

Tom dérapa jusqu’à la chambre du fiston : il n’avait qu’à suivre la lueur bleutée de l’ordinateur. Le casque vissé aux oreilles, Junior, quatorze ans, détourna lentement son visage de l’écran du PC portable.

_ P’pa ! Y a plus Internet !

Tom ferma les yeux, excédé : il était sûr que son fils n’avait même pas remarqué la coupure de courant.

_ C’est plus grave que ça ! Boucle tes affaires immédiatement. N’emporte que les trucs importants, nous allons voyager légers !

La lumière bleue de l’écran découpa une moue capricieuse sur le visage de Junior.

_ Qu’est-ce qui te prend encore ? T’as pas le droit !

_ Fais ce que je dis, ordonna le père en fonçant dans sa propre chambre pour empaqueter ses affaires. Immédiatement !!!

Il piocha au hasard dans son tiroir de caleçons et de chaussettes. Tant pis s’il ne portait pas ses sous-vêtements dans l’ordre habituel. Il se servit ensuite dans la pile de linge propre pour récupérer un pantalon et des tee-shirts.

Jetant son bagage sur le canapé, il y fourra le crucifix de sa mère, une photo de sa femme décédée six ans plus tôt, trois paquets de chips, du beef jerky et un pack de bières.

Son fils essayait d’appeler ses copains, mais il n’y avait plus de réseau. Il sursauta quand Tom annonça qu’ils partaient dans cinq minutes, pas une de plus.

_ Je t’expliquerai sur la route ! En attendant tu obéis !

A la lueur de son téléphone, Tom parvint enfin à dénicher une vieille lampe torche et les piles pour la faire fonctionner. Il entendait le fiston le maudire tout en dévalisant la pharmacie de son traitement contre l’acné.

Tom haussa les épaules.

Junior peut bien prendre ce qu’il veut, l’essentiel est dans mon sac, pensa-t-il en glissant un revolver chargé dans la poche la plus accessible.

_ C’est fini. On dégage !

Il tira son fils hors de la maison. L’adolescent était suffisamment déboussolé pour le suivre sans rechigner. Ils parcoururent le parking du sous-sol au pas de course, sous la lumière verdâtre des éclairages de sécurité. Leur vieille Ford se distinguait nettement des autres véhicules par ses courbes démodées. Il fit monter son fils à l’avant en le tenant par la nuque, puis démarra au plus vite pour quitter le Queens..

_ Vas-tu enfin me dire ce qu’il se passe ?, se plaignit Junior alors qu’ils quittaient le quartier.

Tom, ulcéré, lui demanda de regarder autour de lui et son fils remarqua enfin que plus aucune lumière ne brillait, que la radio de la Ford ne captait plus aucune onde. Il blanchit lorsque son père lui montra l’incroyable sillon dans le ciel. Les lumières des vaisseaux étincelaient dans la clarté blanchâtre de leur trajectoire. Ils étaient encore si loin qu’ils paraissaient immobiles, mais Tom nota un légère inflexion vers l’horizon, signe qu’ils atterriraient bientôt.

_ C’est comme dans Stargate SG1 ! Ils ont dû nous envoyer une impulsion électromagnétique pour paralyser notre défense. Nous n’entendons pas les moteurs, alors ils sont encore dans l’espace. Regarde comme ils sont nombreux ! Y en a plus que des étoiles ! Il faut qu’on prévienne la police, P’pa. Tout le monde dort, ils ne sont pas au courant.

La réaction naïve de Junior fit sourire son père. C’était tellement mignon. Il croyait encore à la justice, en la protection de la société civile par l’État. Ils n’étaient pas encore des menteurs à ses yeux idéalistes.

_ Tu les vois les flics dans les rues ? Non. Non, parce qu’ils le savent déjà. Ils sont juste mobilisés ailleurs. Ils sauvent les miches des puissants, et nous, nous qui sommes pas importants, ils vont nous abandonner. Et ce sera comme pour le 9/11, ils vont raconter des salades pour éviter les mouvements de panique. Ils ne sont pas à un mensonge près, tu sais. Je te parie qu’ils vont dire qu’ils ont poussé le chauffage trop fort dans le Maine, et qu’à cause d’eux on a une coupure de courant. Ça les dérange pas qu’on soit en plein été pour dire ça.

Junior restait muet. Sa lèvre inférieure tremblait trop pour qu’il puisse parler intelligiblement. Les larmes formaient une pellicule brillante sur ses yeux.

_ Alors moi je te dis que je vais nous sauver. Nous allons partir avant que tout le monde n’ait l’idée de le faire et qu’il n’y ait plus assez de places dans les rues pour mettre toutes les bagnoles. J’ai pas envie de creuver coincé dans un embouteillage. Nous allons quitter New York. Je connais des gens spécialistes de la survie. Ils sont un peu bizarre avec leurs idées de fin du monde, mais là, j’avoue qu’ils avaient raison. Ils nous aideront. Je te le promets. Nous allons nous sortir vivants de cette épreuve et ces enfoirés du ciel nous auront pas !!!

Le paternel tapota l’épaule de son fils puis poussa l’accélérateur de la familiale. Il roula quinze minutes dans le silence le plus complet. La voiture sondait les rues obscures de ses feux. La noirceur de la nuit avait fait disparaître le moindre passant, comme si une peur ancestrale avait poussé les New Yorkais à se terrer chez eux. Tom avait l’impression de découvrir une ville morte.

_ Et pour grand-père ? Nous ne pouvons pas le laisser ici. Nous devons amener Johnny avec nous !!! P’pa ! Nous devons faire demi-tour !

Le père fit la grimace. Ils traversaient déjà le Bronx.

_ Nous sommes trop loin. Nous ne pouvons plus nous permettre de faire demi-tour.

Un cri hystérique suivit ses propos.

_ Ce n’est qu’un petit détour ! Tu ne peux pas l’abandonner, c’est le père de Maman ! Y a de la place à l’arrière, Johnny pourra y rester. Je veux que tu fasses demi-tour. Allons chercher grand-père !

Tom était inflexible. Junior le supplia. Il hurla. Il l’injuria. Et alors que le père tenait bon, filant vers le Nord, loin de la ville, loin du danger, Junior saisit le volant et tenta un demi-tour.

La voiture fit des embardées.

Tom reprit de justesse le contrôle de la Ford et l’arrêta sur le bas côté.

Il n’eut pas le temps de beugler que Junior quittait la voiture. Il partit à sa poursuite en courant.

_ Arrête tes conneries !!! Regarde au-dessus de nous ! Ils arrivent !

_ RIEN A FOUTRE !!! Je vais chercher Johnny !

L’ennemi flottait toujours au-dessus de leurs têtes. Aucune raison qu’ils viennent spécifiquement l’attaquer. Alors Junior avança à contresens d’un pas décidé. Il longeait le bas-côté qui se découpait vaguement de la route par une teinte plus claire. L’obscurité plongeait les alentours dans l’encre de Chine.

Il entendit son père démarrer.

Junior était seul.

Il tremblait de peur.

Il avait envie de pleurer et la ferme volonté de chercher son grand-père.

Un bruit de vieux moteur arriva à sa droite et la Ford roula au pas à côté de lui.

_ Tu as gagné, admit son père. Monte ! Nous allons récupérer John.

Ils atteignirent le quartier du grand-père au milieu de la nuit. Les pavillons de briques mitoyens s’alignaient identiquement. John mettait en valeur les modèles réduits dans son jardin avec des lampes à panneaux solaires. Ses moulins à vents et son puits étaient visibles d’un bout à l’autre de la rue.

Tom et son fils cognèrent à la porte d’entrée à grands renforts de cris pendant plusieurs minutes.

_ Johnny, c’est nous ! Je sais que t’es là. Ouvre. C’est une question de vie ou de mort !

Les loquets et serrures cliquetèrent un à un. John tenait encore sa carabine lorsqu’il tira le battant. Sous la lampe torche de Tom, son pyjama renvoyait un halo fantomatique. Le grand-père fulminait. Il n’avait pas la moindre envie de discuter avec son beau-fils à quatre heures du matin.

_ Qu’avez-vous bu pour me tirer du lit en pleine nuit, en emmenant avec vous mon petit-fils, et de surcroît en réveillant tout le quartier ?, demanda-t-il d’une voix graduellement plus menaçante.

Tom tenta de le contraindre de rentrer dans la voiture en lui promettant des explications plus tard, mais l’octogénaire se rebella. Il était plus difficile à contrôler qu’un adolescent dépendant de son père. Impossible de lui faire quitter la maison à cette heure !

Le père et le fils pointaient le ciel de plus en plus frénétiquement, Junior en pleurant, Tom en hurlant. Ils devaient absolument convaincre le vieux têtu, sinon il faudrait partir sans lui. Ils perdaient un temps précieux. Les vaisseaux se rapprochaient un peu plus chaque minute. Comment trouver les mots capables de lui faire rapidement changer d’avis ?

_ Ce n’est qu’une panne de courant, expliqua le grand-père en articulant comme s’il parlait à des idiots. Demain, ce sera rétabli. Tom, si c’est encore une de vos théories farfelues, sachez que même si vous avez été le mari de ma défunte fille, jamais…

_ Nous sommes envahi !!! Ils sont des milliers à notre porte ! C’est une attaque coordonnée, on doit absolument quitter la ville. Sortez voir si vous ne me croyez pas ! Cinq minutes dehors, dans votre jardin. Juste cinq minutes, okay ? SORTEZ VOIR, PUTAIN !

Le cri du cœur contenait tout autant de la colère que de la peur et de l’imploration. Mais c’est l’air abattu de Junior qui convainquit le grand-père de descendre du porche. Il leva la tête vers la voûte céleste barrée par l’envahissante saignée.

John écarquilla les yeux, muet de stupéfaction. Il secoua violemment la tête, comme pour chasser la vision extrêmement désagréable, puis barra sa bouche de ses deux mains jointes en prière.

Le grand-père prenait enfin conscience qu’ils venaient le sauver ! Junior pleurait de soulagement tandis que Tom trépignait de partir.

Le grand-père se tourna vers eux, le visage affligé.

_ Ce dont vous avez peur n’est que la Voie lactée.

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