Voici une nouvelle écrite dans le cadre du Prix Court et Noir 2018 mené par le site Short-Edition. Le texte était limité à 8000 caractères avec un thème imposé « Comme une odeur de sang ».

Julien, jeune divorcé, retrouve une vie solitaire mais connectée aux réseaux sociaux. Envahi par les pourriels, il reçoit par erreur un message promotionnel destiné à son ex : « Sandra, criez votre nouvelle relation au monde ! ».

Je vous laisse à votre rencontre avec Bienvenue dans la famille. Pour plus de confort, vous pouvez télécharger Bienvenue dans la famille au format epub pour pouvoir la lire sur tablette et liseuse.

Photo de Chaumes en Brie

Photo par GFreihalter [CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], de Wikimedia Commons et modifiée par mes soins 🙂

Bienvenue dans la famille

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Julien termine son quart de nuit à la laiterie de Chaumont-en-Brie. Les groupes frigorifiques crachent leur air glacial dans l’usine vide. Le ronflement des écrémeuses, des barattes et des stérilisateurs s’atténue, mais pas l’effluve de lait caillé qui imprègne chaque bouffée d’air comme une odeur de sang dans un abattoir.

Ses habits civils sur le dos, il referme son casier sur sa combinaison de travail,.

Les rues endormies n’offrent que le silence de l’aube. Le bruit de ses pas se répercutent contre les crépis jaunis. Une souris se réfugie dans une poubelle à son approche. Traverser la ville sans jamais rencontrer personne, ça ne dérange pas un taiseux. Et il ne parle pas beaucoup, Julien.

Il déambule jusqu’à sa garçonnière. Les volets toujours à demi-fermés filtrent la lumière bleue du matin. Les meubles trop grands pour le petit appartement ne permettent qu’un étroit passage d’une pièce à l’autre. Les cartons de déménagement encombrent le peu d’espace disponible.

Julien boit son café, un vieux biscuit en guise de petit déjeuner, une cigarette se consumant dans une main.

Le soleil fait des taches rectangulaire et lumineuse dans la cuisine.

Il se lève pour comater dans le canapé. La télé déverse la coulée d’ordures des infos. En sécurité nulle part. Tous pourris. C’était mieux avant. Et maintenant, l’incroyable histoire d’Odette dans le Perche…

Il somnole. Pas d’autres buts que de laisser passer le temps.

Son téléphone brille sur la table basse comme un phare sur la côte. Tâtonnant entre les mégots et un carton graisseux de pizza, il se saisit du portable.

Facebook l’appelle.

Le flux ininterrompu de la vie des autres s’étale devant ses yeux. Il oublie le vide de la sienne, bercé par le ton monotone de la télévision, hypnotisé par l’internet infini.

Sa fille est en classe de neige dans les Alpes. Des ados en bonnets et écharpes défilent. Il a un petit sourire en se disant qu’il ne s’use pas la santé pour rien, et qu’elle aura une meilleure vie que la sienne.

Publicité sur une barre énergétique.

Phiphi du taf partage des vidéos de sorties en boîte, avec des gars bourrés et des chansons salaces.

Publicité sur Meetic.

La tante Danielle aime les chaînes de messages : si tu le partages à dix autres personnes, tu auras l’amour éternel.

Vingt-trois trucs incroyables pour perdre du bide, le dix-septième est bluffant.

Déjà 15 h.

Jeudi, 15 h.

Volets mi-clos.

Il se gratte le dos. L’ennui le guette.

Aucune idée de ce qui se passe à l’extérieur.

Julien consulte sa messagerie. De la pub, de la pub, de la pub… Promos du printemps : votre prêt à 0,5% TAEG pendant trois mois. De la pub, de la pub, de la pub…

Le courrier pour les factures. Le courriel pour la pub.

Meetic.

Encore.

Le fantôme de l’alliance à peine estompé, ils essayent déjà de lui trouver l’amour.

Julien s’esclaffe.

En voulant supprimer le courriel, celui-ci s’ouvre.

Il se redresse à demi sur son canapé en comprenant qu’il n’est pas le bon destinataire du message.

« Sandra, criez votre nouvelle relation au monde ! »

Des propositions préformatées de messages pour les réseaux sociaux suivent le titre aguicheur, avec la tête de sa femme, et celle d’un inconnu nommé Thomas, puis des cœurs, des rubans, des filtres rosâtres, des phrases copyrightées Meetic.

Julien allume une cigarette et s’adosse au canapé. La fumée tournoie comme la vapeur au-dessus d’une casserole. Son estomac se tord comme après une cuite. Les souvenirs doux-amers remontent. Des sourires. Un reproche. Des caresses. Des insultes. La naissance d’Élise. Des sourires. Des pleurs. Un mot de trop. Une porte qui claque.

Et la gifle.

Julien est penché sur son téléphone comme s’il voulait se faire absorber par l’écran. La lumière bleue forme un halo sur son visage.

Un sourire se dessine.

Le voici remplacé.

Il s’appelle Thomas. Un quadra qui fait du vélo. L’air gentil. Yeux bleus. Fait partie du groupe qui aime les mathématiques (6 582 followers). 18 amis.

Julien se lève pour pisser. Les photos de Sandra s’étalent dans ses WC. Elle semble lui sourire alors qu’il se vide la vessie.

Il reste avachi sur le canapé, cigarette au bec, regard torve sur l’écran du téléphone.Dix minutes s’écoulent. Il se décide à se lever.

Il faut souhaiter la bienvenue dans la famille au quadragénaire pimpant. Après tout, Thomas voit peut-être plus souvent sa fille que lui.

Il enfile un tee-shirt pour sortir.

La voiture est couverte d’une couche de crasse. Un épais nuage noir sort du pot d’échappement lorsqu’il démarre sa poubelle.

Il débarque sous un soleil orangé de fin d’après-midi dans un lotissement propret. La voiture de Sandra est garée devant lui.

Julien sort et ouvre son coffre. Des enfants jouent sur un trampoline. Une odeur de merguez grillée lui prend les narines. Un roquet aboie dans le jardin du voisin.

Thomas tond la pelouse. Il porte un polo pastel. Il est dégarni de la calotte : comme son profil Facebook. Julien a lu tout ce qu’il a pu trouver de lui sur Internet. Son visage apparaît tout à la fois familier et inconnu, comme un acteur qu’on reconnaît sans le connaître.

_ Salut !, le héla Julien.

Il se rend compte que c’est le premier mot qu’il décroche de la journée. Sa voix rauque lui paraît étrangère.

Le remplaçant se tourne vers lui. Il a le même air gentil que sa photo Meetic. Il ne sait pas qui il est. Il arrête sa tondeuse.

_ Je peux vous aider ?

Julien lève son fusil au-dessus de la haie et appuie sur la détente.

Licence

Bienvenue dans la famille, comme toutes les nouvelles publiées sur ce site, est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas de Modification 3.0.

En clair, vous pouvez diffuser le texte comme vous le souhaitez, y compris pour une utilisation commerciale, à condition de ne pas le modifier et d’en rappeler l’auteure.

Et un petit lien vers ce site, ce serait parfait 🙂